ROLAND HABERSETZER

9e Dan Karatedo Hanshi (Gembukan, Japon)

Soke, "Tengu-No-Michi" (Tengu-Ryu Karatedo, Kobudo, Hojutsu)

Bonjour Sensei, pouvez-vous vous présenter ?

Toutes mes racines sont en Alsace, où je suis né en 1942, et où j’ai toujours vécu. J’ai commencé l’étude des arts martiaux en 1957, par le Judo, puis le Karaté l’année suivante. J’obtins ma ceinture noire 1er Dan, avec le droit d’enseigner (la ceinture était alors rouge et noire), délivrée par Sensei Henri Pléé en décembre 1961. Depuis, je n’ai jamais arrêté ce que je considérais comme un engagement pris à cet instant, celui d’introduite et de développer le Karatédo dans l’Est de la France. Je fus à l’origine des premiers dojos affiliés à la section Karaté de la FFJDA, et fus responsable de la délivrance du Brevet d’Etat de professeur de karaté lorsque celui a été mis en place. J’ai accompagné ce travail de quantité de stages en France et dans pas mal de pays du monde, porté par la passion et l’enthousiasme, et aussi près d’une centaine d’ouvrages consacrés à toute la panoplie des arts martiaux japonais et chinois. En dormant très peu… C’était généralement les tous premiers livres parus sur des sujets alors largement inconnus en langue française. Sans compter les centaines d’articles dans diverses revues. N’ayant jamais voulu participer à aucune compétition (un choix initial), je me suis consacré à ce travail loin des médias et des milieux parisiens (je sais que beaucoup de lecteurs ont apprécié mes ouvrages, sans noter même le nom de l’auteur…).

J’ai quand-même eu droit à quelques prestations télévisées, dont cette participation à l’émission de Delarue « Ca se discute », il y a une vingtaine d’années, qui a été vue quantité de fois sur YouTube, et qui a permis à beaucoup de spectateurs présents ou derrière leur écran de découvrir l’auteur de livres qui ont souvent été leurs livres de chevet. Vous pouvez lire d’autres détails dans mes Mémoires, présentes sur www.tengu.fr (« Il faut que je vous raconte, 1957-2007 »), mais voici pour l’essentiel.

Racontez-nous vos débuts dans le monde des arts martiaux. Comment êtes-vous arrivé à la pratique des arts martiaux ?

Je pratiquais assidûment le Judo, pour un besoin de protection (les plus grands et les plus forts ont toujours sévi dans les cours de récréation…), jusqu’à ce que le principe des catégories de poids a jeté pour moi un sérieux doute sur le « vaincre par la souplesse ». Il se trouvait que l’un des anciens du dojo était abonné à la revue « Judo du Kodokan » (traduite en Français par Judo International de Henry Plée) et qu’il me la prêta. J’y ai trouvé un encart supplémentaire, intitulé, « Budo Presse », où je trouvais pour la première fois mention d’un…Karatedo.

Ma curiosité innée a fait rapidement le reste. Et là, il n’y avait pas (alors) de catégories de poids…

Au début de votre pratique qu'est-ce qui vous a plu ? Ce qui vous a fait aimer les arts martiaux ? Ce qui vous a poussé et continue à vous pousser à continuer ?

La rigueur des mouvements et des concepts, l’efficacité, le message de contrôle contenu dans chaque geste, pour le respect de l’intégrité physique même d’un adversaire, le respect de la vie. Lorsque j’ai découvert d’abord le message de Kano Jigoro dans son Judo (« Entraide et prospérité mutuelle »), puis celui contenu dans l’enseignement, encore à l’ancienne, de Funakoshi Gichin pour le Karatedo, j’ai de suite compris que ce serait là la trame de ma vie. Les « arts » martiaux (pas les sports qui tentent de s’en inspirer, encore moins les gesticulations diverses d’origine martiale avec tout le battage médiatique qui s’en suit) étaient une Voie de l’Homme, et que je trouverai sur cette route des réponses à mes interrogations, au cours de ce temps amenant chacun à sa maturité. Je pensais aussi qu’on disposait là d’un levier éducatif (certes, parmi d’autres, mais celui-là convenait à ma nature) sur lequel on pouvait agir pour aller vers une société plus juste et apaisée. Je n’ai jamais arrêté d’y croire. Jusqu’à ces dernières années, où j’enregistre finalement les ravages faits par les dérives de l’ego (encouragées de mille manières) sur une matière qui était noble. Là, j’ai fini par avoir un doute.

Et j’ai senti monter en moi un pessimisme pour l’avenir, que je ne peux faire semblant d’ignorer, mais qui ne m’empêchera pas de continuer sur la voie que je m’étais choisie, tant qu’à Dieu ne plaise. Et de rester là, pour les quelques-uns qui penseraient que cette voie reste le bon choix dans le tumulte actuel. Je me suis tant engagé, en 61 ans de pratique, que je ne laisserai personne au bord de la route si quelqu’un a besoin d’un coup de pouce. Même si j’ai mis un sérieux frein à mon inutile prosélytisme à tout vent.

Pour vous, qu'apportent les arts martiaux sur le point de vue physique, mental et spirituel ?

Je peux résumer dans cette assertion, que je cite parfois, de maître Matayoshi Shinpo, 10è Dan de Kobudo, qui m’a dit un jour à Strasbourg, lorsque je lui demandais la meilleure manière de définir l’art martial : « En tant de guerre, l’art martial doit servir à survivre. En temps de paix, à vivre plus longtemps ».

Je pense que tout est dit. Efficacité absolue est prioritaire en cas de nécessité de survie (donc forger un corps entraîné à répondre, appuyé sur un mental qui dirige et le contrôle à tout instant sur sa « trajectoire »), mais aussi respect de ce corps, qui ne doit jamais être inutilement poussé à ses limites, sans enjeu véritable et incontournable. Juste pour un titre, une médaille, des applaudissements, la satisfaction de l’ego. Ce corps se vengerait tôt ou tard, d’une manière ou d’une autre… Mais, dans les deux directions pointées par Sensei Matayoshi, l’art martial ouvre vers un horizon de profonde connaissance de soi-même, à travers celle des autres.

Et amène à accepter la vie. Et à vouloir la protéger. C’est ce que j’ai appelé dans un de mes textes « l’autre versant » de la pratique.

Avez-vous des références de maîtres ? Des exemples qui vous ont motivé et qui vous motivent toujours ?

Bien sûr.

D’abord ceux que j’ai « connu » à travers mes recherches, ceux des temps anciens, dont je parle souvent dans mes manuels en les replaçant dans leur époque (je n’ai jamais oublié pionniers et sources), et surtout ceux que j’ai connus, les maîtres Henry Pléé, sans lequel nous n’aurions découvert le Karaté si tôt, et qui a orienté ma vie, les maîtres Ogura Tsuneyoshi, Gimma Makoto, Matayoshi Shinpo, Toguchi Seikichi, Ohtsuka Tadahiko, tous décédés…Je poursuis sur leur route, celle qu’ils m’ont ouverte, et où nous avons un moment cheminé ensemble, entre le Japon et ma maison de Saint-Nabor.

Comment oublier ?

Avec le maître Kanazawa Hirokazu

(karate Shotokan)

Avec  le maître Nagamine Shoshin (1907-1997) Karate Shorin Matsubayashi-Ryu

Avec le maître Ohtsuka Tadahiko (1940-2012) Karate Goju Ryu

Votre définition du Sensei ?

C’est le sens même de ce mot : le Sensei, c’est celui « qui va devant », qui montre le chemin. Donc un professeur, un guide.

Cela implique une possibilité de transmission d’un savoir, issu d’une expérience (il y a donc un facteur temps), et une volonté de vouloir le faire. Cela suppose aussi un charisme. Toutes choses qui n’ont strictement rien à voir avec la définition des termes « entraîneur » ou « coach », qui remplacent bien souvent aujourd’hui ce titre, usurpé, de « Sensei »…

J’avais d’ailleurs déjà attiré l’attention sur cette question dans un éditorial de la défunte revue « Budo Magazine », en 1972, où j’évoquais une soudaine « Floraison de Sensei » (déjà dans ces années là !). Aujourd’hui les « Sensei » sont de plus en plus jeunes (précoces…), comme sont de plus en plus nombreux dans le monde les 10è Dan à l’âge d’à peine 60 ans, voire encore moins…

Que représente la ceinture noire pour vous ?

Un début. Une toute première étape sur un long chemin. L’affirmation que l’on a fait la preuve, avec cette base, d’un certain temps déjà consacré à une pratique que l’on souhaite désormais poursuivre et densifier. En acceptant la ceinture noire, on accepte une responsabilité.

On se charge d’un devoir d’exemple. Toute ceinture noire, même dès le 1er Dan, est la marque d’un début de rôle, encore modeste et humble, de Sensei.

En plus de votre pratique en tant qu’enseignant, avez-vous une routine chez vous, si oui laquelle?

Je n’ai jamais eu de « routine » particulière. Je fais tant de choses en même temps…Ceci dit, je suis à la retraite d’enseignant depuis 17 ans déjà…Le temps passe !

Je peux simplement vous dire que de ce temps d’activité professionnelle (je tiens à rappeler que je n’ai jamais été un professionnel gagnant sa vie avec les arts martiaux) me laisse le souvenir de journées extrêmement denses, avec très peu de temps pour souffler (il y avait quand-même le dojo, les stages, les livres, et… le soin à apporter à ma famille, dans une grande maison et son jardin, sans aucune aide en dehors de celle, efficace s’il en est, de mon épouse). Maintenant, je profite davantage de mon dojo personnel dans ma maison, où je n’ai jamais voulu donner cours, mais que j’ai réservé depuis toujours à mon « temps » personnel.

Ce temps est devenu plus important depuis ma retraite, et c’est un plaisir que je ne boude pas ! Je peux m’entraîner chaque jour avec l’esprit du débutant (Shoshin), dans les 3 domaines de compétence de mon Tengu-ryu. Juste seul.

Quelle est la place des KATA dans le Karate et dans les arts martiaux et quelle est la place du Kata pour vous dans votre pratique  ? Pour vous sont ils toujours des trésors infinis?

Sans Kata il n’y a pas d’art martial. C’est simple.

C’est ce qui sépare fondamentalement une gestuelle sportive de la richesse d’un vécu. Le Kata est la trace d’une volonté de transmission des anciens qui ont codifié par la voie orale les techniques et les sensations. Il faut se replacer le plus soigneusement possible dans cette trace, sans l’abîmer, avec respect et modestie. Sans vouloir brûler les étapes, engranger le plus rapidement possible un maximum de katas (ce qui est relativement facile. Mais après ? Cela a-t-il pour autant permis d’intégrer mieux les essentiels ?).

A trop copier et accumuler des formes, on en oublie d’en intégrer les messages derrière ces techniques, qui existent dans les katas les plus simples comme dans les plus compliqués : des bougés, des rythmes, des sensations internes, des orientations d’esprit, des interrogations sur ce que doit être un comportement sur le terrain. Le Kata sert à discipliner pendant longtemps le corps et l’esprit, à se couler dans un moule. Le moule martial initial. Les techniques de combat modernes, quelle que soit leur justesse ou la richesse de leurs panoplies, sont orphelines de la notion de Kata. Elles ne peuvent donc avoir accès aux mêmes valeurs.

Le Kata bien compris ouvre, à vie, la porte vers des trésors infinis…

Le Reishiki est-il pour vous indispensable dans les arts martiaux ?

Absolument ! Mais, bien au-delà d’un geste réflexe, ou d’une simple convention, le mental qui accompagne le rituel donne au salut son véritable sens. Il exprime avant tout le respect de l’autre, et l’acceptation qu’on ne peut vraiment progresser sans lui.

Or je ne suis pas sûr qu’une telle disposition d’esprit soit toujours présente…

Vous débutez en 1968 un exceptionnel travail d'auteur de vulgarisation des arts martiaux avec plus de 70 livres, et plus d'une centaine d'articles. Vous êtes donc l'auteur avec la plus importante œuvre au monde consacrée aux arts martiaux.

Vos livres sont incontournables et sont une référence autant pour l'ancienne génération que pour la nouvelle. Beaucoup ont été attristé de savoir que vous décidiez d'arrêter l'écriture.

Chaque sortie de vos livres était un moment attendu. Mais comment vous ai venue l'idée d'écrire ?

C’est très simple…

Alors que je n’avais aucune relation dans le monde éditorial, je découvris en 1967 en librairie un petit fascicule « Apprenez-vous-même le Judo », et ai de suite pensé qu’il était possible de proposer cela aussi en Karaté. En mieux, d’ailleurs… J’ai contacté l’éditeur sur ma vieille machine à écrire et…c’était parti ! Mon premier livre est paru l’année suivante, puis est venu le « Guide Marabout du Karaté » (dont je viens de parler dans une communication sur Facebook ce printemps : 50 ans quand-même !).

Le reste a suivi très rapidement, le fondateur des Editions Amphora m’ayant lui-même contacté pour le Karaté, puis il m’a fait confiance absolue pour tous les titres que je lui proposais dans la foulée. J’ai écrit parce que je voulais communiquer ma passion, partager mes connaissances, aider à cheminer sur la route martiale. Mon « Fondamentalement martial » a été résolument mon dernier livre, car j’ai tant et tant écrit, que je me répéterais et finirais sûrement par lasser. Déjà qu’on préfère désormais les livres d’images grandes, en couleur, avec le moins de textes, aux ouvrages allant plus au cœur des choses et donc plus consistants et du coup moins plaisants à feuilleter… Ce qui n’est pas mon style !

Que l’on lise donc déjà, ou relise, tout ce que j’ai publié…Il y en a pour un moment, non ?

Seulement quelques livres de Roland Habersetzer Sensei

Vous avez été l'élève de O-Sensei Tsuneyoshi Ogura que vous avez connu par le biais de maître Henry Plée qui fut lui aussi un de ses élèves.

Ogura Sensei vous a nommé Soke de votre école en 2006 ainsi que 9ème Dan.

Pouvez-vous nous parler de ce maître d'exception, peu cité, de votre rencontre et de sa conception du Karate?

 

Grâce à maître Pléé, j’ai pu rencontrer maître Ogura Tsuneyoshi pour la première fois en 1973. D’abord à Paris, puis à Strasbourg, où j’ai eu la chance de pouvoir l’inviter. Le contact a été immédiat, et profond. Décisif. O-Sensei Ogura avait compris que ce que je défendais honnêtement et passionnément dans la pratique des arts martiaux était tout à fait son propre message, et il m’a fait confiance.Je n’ai jamais quitté son enseignement depuis, tout en enrichissant le mien grâce à lui. Il vint à plusieurs reprises à Strasbourg et j’allais le voir au Japon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sa connaissance des arts martiaux (il était une bibliothèque à lui seul!), son charisme aussi, étaient exceptionnels, et j’ai toujours considéré comme un privilège que de le rencontrer.

 

Je tiens de lui tous mes grades au-delà du 5è Dan, et jusqu’à ce 9è dan en 2006 (déjà), avec le titre de Soke pour ma propre définition du Karaté depuis 25 ans, mon Tengu-ryu Karatedo. Maitre Ogura n’est pas très connu car lui aussi œuvrait (dangereusement) en dehors des systèmes classiques, et cela ne plut évidemment pas à tout le monde.

Beaucoup de ses propres cadres l’ont abandonné quand il est tombé malade après qu’il eut l’incroyable courage d’intenter un procès au grand Sasagawa (celui que l’on avait présenté comme un 10è Dan de Karaté – honorifique quand-même - lors des Championnats du Monde de Karaté en 1972 à Paris !) pour ses actions contestables (pour le moins) pendant la Seconde Guerre Mondiale. Procès qu’il a perdu, évidemment, vu la puissance financière de la holding Sasagawa au Japon, et qui l’a laissé ruiné.

Vous me donnez ici l’occasion de lui rendre hommage pour un tel courage. Il a perdu, et pourtant il avait raison ! Qui le sait encore… ?

Cité dans la question d'avant, vous avez été également l'élève de maître Henry Plée, c'est lui qui vous a décerné votre ceinture noire. Pouvez-vous nous parler de lui ? De son enseignement ?

Ainsi que de votre rencontre et de la fameuse phrase ''C'est bien, mais c'est tout faux'' !

Lui aussi, le premier, m’avait fait confiance.

Lorsqu’il m’a délivré le 1er Dan, il m’a dit d’aller développer le Karaté dans l’Est du pays. Surpris, je lui ai alors répondu que je ne m’en sentais pas capable, parce que je ne savais pas assez de cette voie. Il m’a répondu dans un sourire : « tu apprendras en enseignant » ! Il avait bien raison.

Ne n’ai cessé d’apprendre, chaque jour encore. En pensant si souvent à son sourire ce jour-là. Quant à la fameuse phrase que vous avez prise dans mes « Mémoires », comment oublier ma toute première prestation en tant que ceinture banche venue de nulle part (Strasbourg…) ? Ce Heian dans lequel j’avais mis toutes mes tripes (« c’est bien »…), tétanisé devant un parterre de ceintures noires assises autour de moi et m’observant par le menu, mais dont le déroulement ne pouvait être correct dans la mesure où je n’en avais vu que des photos posées (« c’est tout faux…).

Mais fallait y aller, et j’y suis allé… Souvenir d’un grand moment de solitude…

Beaucoup de non pratiquants de Karaté pensent que c'est une discipline rigide, dépassée et non efficace car non martiale... Que pouvez-vous leur répondre ?

Vous mettez le doigt sur un point essentiel, qui m’occupe depuis des années déjà, et sur lequel j’ai abondamment écrit dans livres et articles…Justement, je mets en garde depuis longtemps devant ce que je qualifierais de ronronnement dans le martial traditionnel, c’est-à-dire une absence de volonté d’évolution, alors que tout change autour de nous. A commencer par les types de violences, les manières de se battre (il n’y a pas de frein éthique dans le monde réel !). Si « l’art de la main vide » continue à tourner le dos à certaines réalités, à se contenter de la reproduction inlassable d’anciens katas conçus à une autre époque, il perdra de son intérêt auprès des nouvelles générations plus lucides et en besoin de résultats rapides et vérifiables sur le terrain.

En plus de votre pratique des arts du Japon et d'Okinawa vous vous êtes également intéressé aux arts chinois. Comment en êtes-vous venu à ces disciplines? Que vous ont elles apportées?

Dès le début de ma pratique, j’étais curieux de toutes les directions qu’elle pouvait prendre. En tant que professeur d’histoire, j’étais déjà familiarisé non seulement avec le Japon et Okinawa, mais aussi avec la Chine. Avec leurs philosophies et leurs liens au sacré. J’ai « exploré » Hong-Kong (la Chine Populaire étant inaccessible) dès 1975 et Taiwan a suivi quelques années plus tard. Il n’y avait pas Internet, pas de réseaux sociaux, donc aucun contact possible depuis l’extérieur avec les maîtres. Tout était très compliqué. Or ces maîtres et Sifu (Sensei) étaient là, tous ceux qui avaient eu le temps de fuir le communisme. J’ai fait des rencontres fabuleuses. Encore une fois, il fallait juste y aller…Toutes les disciplines découvertes m’ont renforcé dans la pratique de ce qui était initialement la mienne.

Chaque fois que j’en revenais, je désirais partager, et cela a été à l’origine d’une rafale de livres historiques et techniques que vous avez évoqués, et qui furent, c’est exact, à chaque fois un succès à leur parution. Et qui ont initié tant de vocations, en Koshiki-karate, en Kung-fu, en Tai-chi, en Kobudo,…Ces livres sont aujourd’hui des collectors. Des pratiquants m’ont écrit qu’ils en avaient déjà trouvé sur les rayons de bibliothèques de leurs…grands-pères ! Ce qui me rajeunit… Quand je vois parfois sur les réseaux sociaux comment certains « sensei » actuels prétendent enseigner tel ou tel segment de technique, comme s’ils dévoilaient un trésor caché à quelques initiés, je ne peux m’empêcher de sourire (mais je reste indulgent) en les voyant reproduire une gestuelle qu’il me semble que j’expliquais mieux à travers mes petits dessins précis à l’encre de Chine, il y a…40 ans…

Vous faîtes parti des premières ceintures noires de France, vous avez pu donc voir les arts martiaux évoluer. Comment ont-ils donc évolués au fils des années ?

Ils ont évolué, sans aucun doute ; Au point d’en être méconnaissables aujourd’hui, à part ce qui se fait encore dans quelques dojos de ci de là, bien dispersés, avec d’authentiques Sensei (pas forcément japonais ou chinois d’ailleurs), hommes ou femmes sincères qui ne veulent dévier de ce qu’ils ont appris eux-même autrefois (je suis heureux d’en connaître certains), mais qui vont se faire « avaler » par les systèmes sportifs et le temps qui joue inexorablement pour ces derniers.

Quand je me souviens de ces Kihon interminablement répétitifs, dans des keikogi trempés, que personne ne pouvait interrompre sous prétexte d’aller boire un peu, ou autre chose, par exemple un portable qui sonne dans un coin… Je vous dirai encore qu’à l’époque les contacts les plus violents étaient dus aux blocages, mais que les contre-attaques restaient vigoureusement contrôlées, hormis convention préalable.

A la fin des années 1950, maître Pléé n’autorisait encore l’assaut libre (Ju-kumite) en son Dojo de la Montagne Ste-Geneviève qu’à partir du niveau de 3ème Kyu. Aujourd’hui on met casques et protections à tout le monde et…on se tape dessus au petit bonheur la chance ! Tout de faisait avec le plus grand sérieux et dans la plus grande concentration. Corps et esprit étaient également sollicités. Si l’on voulait proposer de nos jours le même type d’enseignement, on aurait rapidement des dojos désertés…Oui, les temps ont changé !

En 1974, vous fondez votre Centre d'abord nommé "Centre Rhénan Budo" puis peu après nommé "Centre de Recherche Budo " Pouvez-vous nous parler de votre centre ?

Dans quel but fut-il crée ? Quel est son but actuel ? Quelles sont ses valeurs ? Comment fonctionne-t-il ?

Exact. J’ai créé mon association dès 1974 (« Centre Rhénan Budo » devenu ensuite « Centre de Recherche Budo-Institut Tengu », en indépendance totale de la fédération sportive, pour des raisons d’incompatibilité d’objectifs.

Je dois d’abord vous dire que, parallèlement à ma vie professionnelle (qui était en soi déjà tout un programme), j’ai vécu une vie martiale fabuleuse, dans ses réalisations passionnantes, ses rencontres, ses découvertes externes comme internes, ses espoirs de progression, mais tant d’activités au même rythme doivent maintenant finir au risque de brûler le reliquat d’énergie qu’elles m’ont laissé. Et il y a eu aussi ce que je considère comme de véritables trahisons de la part de personnes que je croyais pouvoir estimer sans réserve, et qui ont mordu la main qui les a nourri le temps qui leur convenait, et qui ont laissé des cicatrices à vie (s’ils me lisent, ils vont être contents !). J’ai présidé cette association pendant 45 ans, mais ai décidé en mai dernier de passer la main pour ne plus me consacrer qu’à ma passion en tant que Soke de ce qui est devenu mon style après 61 de pratique effective, la Voie Tengu (Tengu-no-michi).Ce qui est quand-même un tournant décisif dans l’hiver de ma vie.

 

J’ai, dans un premier temps administrativement, passé le relais à des personnes de confiance qui me suivent depuis parfois plus de 40 ans, et qui continueront mon travail mieux que moi désormais. Je suis certain que mon CRB-IT continuera à se maintenir très fort de l’intérieur (avec une forte présence de 5, 6 et 7ème dan, en France, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, en Russie, au Canada…, car l’association est internationale). Mais pour l’aura extérieure, je n’y crois plus depuis un moment : il est écrit dans nos statuts qu’un professeur d’art martial ne peut s’affilier au CRB-IT qu’avec tout son dojo (si on acceptait des adhésions individuelles on serait des milliers depuis longtemps !) et là…il n’y a évidemment plus personne ! La peur de s’engager dans une direction où l’on sort de la protection du système, surtout si l’on est professionnel (les enseignants de mon association sont des bénévoles). Ceci explique cela. J’y avais cru les 20 premières années de notre existence, puis j’ai très vite compris la nature humaine…Restant entendu que si, un jour, d’autres voulaient à nouveau tenter la tâche que je m’étais donnée (à commencer par le nouveau Comité Directeur du CRB-IT), je crois leur avoir laissé assez de matériels pour qu’ils n’aient pas à repartir d’un point 0… Pour ce qui est de moi, tant que je vivrai, je reste un pèlerin sur ma Voie Tengu, mais en savourant mieux le temps qui peut rester…

Puis en 1995, vous fondez Tengu-no-michi, qui regroupe plusieurs axes de travail : le Karate Do, le Kobudo, l'Ho Jutsu. Avec comme ''devise'' : « Ne pas se battre, ne pas subir ».

Pouvez-vous nous expliquer les raisons qui vous ont amené à créer votre style ? Pourquoi le terme Tengu ? Ses spécificités, ses valeurs ?

Il me faudrait ici donner une trop longue réponse, qu’en fait j’ai déjà donnée dans mes livres « Tengu-ryu Karatedo, une pratique fondamentalement martiale de l’art de la man vide » et « Tir d’action ». Permettez-moi de vous y rediriger. Il s’agit en fait de l’état de toute l’évolution de ma longue pratique, que, une fois de plus, il me tenait à cœur de partager (quand on est enseignant, on l’est à vie..).0 Dans ces deux livres je rappelle que l’art réellement « martial » est au-delà de la science des techniques de guerre. Ces dernières ont un objectif clairement cerné et facile à atteindre : tuer pour ne pas être tué. Dans un tel cadre, les moyens sont nombreux, sous des vocables divers, chez tous les peuples du monde. Depuis toujours. Mais « l’art », c’est bien encore autre chose : c’est être confronté en permanence au défi qu’est la nécessité de survivre tout en respectant jusqu’à l’extrême limite le respect de la vie de celui ou de ceux qui prétendent pouvoir s’y opposer. L’art martial, c’est l’interrogation quasi obsessionnelle sur la vie et la mort, de soi et d’autrui. Ceci étant dit, l’application d’une technique doit être efficace ! Sinon c’est une gestuelle désuète et inutile. Sans cependant avoir à sacrifier le contrôle du mental. D’où, il y a déjà 25 ans maintenant, l’inflexion que j’ai donnée à ma pratique classique, pour l’enrichir à destination du monde réel (hors des tatamis), après une véritable prise conscience que j’eus lors de mes stages de tir aux USA. Il n’a évidemment jamais été question d’une pratique avec arme à feu dans un dojo (!), mais rien qu’en introduisant dans ma pratique à main vide un certain nombre de choses auxquelles la pratique traditionnelle (et quelque peu « ronronnante » après près de 50 ans) ne m’a jamais rendu attentif, je vise désormais un autre comportement de combat, nettement plus réaliste (ainsi cette vision périphérique, ces déclinaisons techniques en fonction des distances, ces drills omni-directionnels, ces réponses à donner à des défis réalistes, ce maintien mental d’un bout à l’autre d’une action engagée, etc… Choses que, d’ailleurs, je vois tout doucement apparaître dans certains dojos…même sportifs ! Comme quoi, de toute évidence, je suis certainement lu… Comment ne pas m’en réjouir : mon partage a l’air de réussir ! Tant pis pour l’oubli des sources : de cela j’ai l’habitude). J’ai intitulé cette forme de pratique « Tengu-no-michi », en faisant référence au Tengu (hommage aux racines japonaises de ce que je pratique), cet être mythique qui sait se montrer terrible dans ses colères ou magnanime envers ceux chez lesquels il ne décèle pas d’intention mauvaise. Et qui agit en conséquence…

J’ai résumé la ligne de comportement, et toute la philosophie de l’action (ou de la non-action) dans un aphorisme « Ne pas frapper, ne pas subir » .Où tout est dans la virgule: si on ne doit pas accepter de se laisser aller à combattre pour des raisons futiles (valorisation du « moi ») , il ne faut pas non plus accepter de subir ce qui est, au bout du bout, inacceptable. Or je ressens bien, au cours des stages que je donne encore, que le « ne pas se battre » de ma « Voie Tengu » est un enseignement qui passe bien, mais que le « ne pas subir » en est une autre partie qui déroute de plus en plus…Probablement parce que l’évolution de la société globale met très largement en avant un message de paix alors que de simplement évoquer un « refus » de quelque chose, donc une potentialité d’opposition physique, débouche forcément sur une forme de violence, un mot prohibé dans la moindre de ses connotations. Même si l’évolution du monde va, à mon avis, dans le sens opposé.

Car l’art martial, même dans sa recherche première de la paix, oppose aussi à la violence adverse et subie une limite qu’elle ne doit pas franchir. Jamais. En toute détermination. C’est la virgule de l’aphorisme cité, qui devrait être pour chaque pratiquant d’un art de guerre une préoccupation permanente. Donner un contour à un « guerrier pacifique » (et non pacifiste), capable d’intervenir, pour protéger, si certaines limites sont franchies. Mais je comprends que cela puisse être une perspective fatigante pour une grosse majorité de « pratiquants »  qui préfèrent en rester à « jouer » sportivement avec des règles beaucoup moins contraignantes. Ma « Voie Tengu » est éducative, comme tout art martial digne de ce nom. Parler éducatif, c’est ne pas exclure d’emblée le contraignant et l’effort. Perspective qui n’est absolument plus dans l’ère de notre temps. Ma Voie Tengu reste donc juste un travail d’avant-garde qui s’inscrit dans la déjà longue histoire des arts martiaux…Un jour peut-être éveillera-t-elle quelque intérêt. « Avoir raison trop tôt est socialement inacceptable » me disait il y a fort longtemps mon mentor en tir de combat, que je cite dans mon livre…

Quels sont vos autres projets ?

Mes projets se résument en une pratique en solo dans mon dojo personnel de St-Nabor et en une ou deux « sorties » pour les traditionnels stages de printemps ou d’hiver à Strasbourg, avec et pour mes nombreux « Tengu » (ainsi que ceux qui voudraient encore les rejoindre, tant que cela est encore possible !). La passion pour ma voie martiale est heureusement toujours vivante, mais j’arrête ce prosélytisme « à destination extérieure » (en dehors des limites de mon association) qui m’a tant usé, déçu dans ses résultats et est finalement resté totalement improductif.

Je remercie sincèrement ceux qui sont à l’origine de quelques « succès d’estime » pour mes livres, et encore plus ceux qui ont pris le soin de me le faire savoir. Je fais aujourd’hui partie des derniers qui restent d’une autre époque, que le temps va bien finir par faire taire, et j’en ai enfin ( !) pris conscience. Il vient toujours un temps où il est sage de s’arrêter.

Un grand merci Sensei d'avoir pris ce temps pour répondre mais aussi pour tout ce que vous avez apporté et continue d'apporter. Vous avez un mot pour la fin ? Quelque chose à rajouter?

Merci à vous, pour votre patience…. Je suis certain d’avoir encore une fois trop écrit !! Mais on ne se refait pas !

Le maître Roland Habersetzer sort prochainement une nouvelle édition, l'ultime édition de sa très célèbre ''Encyclopédie des arts martiaux de l'extrême-orient'' 

Sortie le 29 octobre 2019

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